Almanach du Vieux Genève
1946
Willy Aeshlimann
Editeur
La Genève d’autrefois.
Une muse parisienne à Genève :
Nina de Villard
Par F. Fournier-Marcigny
Genève, été 1871
De nouveau la cité du refuge connaît une sensationnelle
affluence. Une foule un peu hirsute, bottée, ceinturée
de rouge, envahit les bistrots des Pâquis, des Grottes, les pensions
ouvrières de la Terrassière, des Glacis-de-Rive. A Carouge
des réfugiés, sont si nombreux qu’ils forment un
îlot dans la ville et les bicoques qu’ils habitent deviennent
le « Petit Paris. Toute la proscription communaliste erre sur
les quais de Genève. Mais à côté de la grande
armée des prolétaire qui ont fui la mort, la déportation,
on rencontre de nombreux intellectuels révolutionnaires, des
artistes, anciens suppôts des brasserie de la rive gauche, ennemis
personnels de Napoléon III ou de « l’Espagnole ».
Ceux-là fréquentent les grands cafés, le «
Nord », la « Couronne », le « Levant ».
Pendant des heures devant un bock ou une absinthe, ils se grisent de
projets, revivent les heures exaltantes qu’ils ont connues. Ils
se revoient dans leurs beaux uniformes aux revers écarlates haussés
de bottes en cuir de Russie, la poitrine martialement traversée
par l’écharpe rouge, le képi orné de cinq
ficelles d’or, siégeant dans les clubs et les commission,
caracolant sur une monture pur sang, comme leurs ennemis ces officiers
versaillais, ami des Allemands, leurs vainqueurs provisoires. Mais aussi
d’autres visions les hantent. Ils revivent les combats hallucinant
de la dernière semaine, les barricades succombant les une après
les autres, la ruée des vainqueurs ivres de haine, de fureur,
les poursuites, les combats dans les rues, les fusillades au bord des
trottoirs, les massacres dans les cours des prisons ou des casernes,
les flots de sang que charrie la Seine, l’odeur épouvantable
des cadavres mal enterrés sur l’Esplanade des Invalides
et en d’autres lieux, le amoncellement de corps pourris dans les
casemates des ouvrages de la défense de Paris… Ils revoient
ces scènes atroces et pour oublier ils boivent, se chamaillent,
se disputent, font des rêves, montent des complots. D’autres,
plus jeunes, plus insouciants, plus philosophes, ayant des louis pleins
leurs poches, fils de famille idéalistes entraînés
dans la grande aventure, se consolent en recréant ici l’atmosphère
des salons de Paris.
Un des coins les plus fréquentés, les plus joyeux c’est
la Pension des Charmettes, vielle maison qui se dresse aux Pâquis,
au milieu des marronniers et des platanes, presque sur les rives du
lac, dans la « Campagne Brot ». Le père Lerou est
bien étonné devoir arriver tout à coup, au début
de l’été, tant de jeunesse dans son auberge. Mais
ces chers garçons portent des chemises blanches et propres, ont
des gilets de soi et leurs vêtements sont coupés par de
bons faiseurs ; tous, au surplus, ont des noms à particule ou
célèbres. Et ils paient régulièrement leur
pension ! Alors le vieux bonhomme ferme les yeux sur leurs fredaines,
il rassure les autres habitués. Ce sont des peintres, des chanteurs,
des comédiens, des artistes, leur dit-il, qui ont fui Paris et
les « horreurs de la Commune ». Quelques-uns viennent d’être,
suppose l’aubergiste, libérés des camps d’Allemagne.
Et voici qu’un beau jour dans cette société éthérée
et trépidante survient une très jolie jeune femme, flanquée
de sa respectable mère. La maman, c’est Madame Gaillard,
veuve d’un riche avocat Lyonnais, mort il y a quelques années,
qui a laissé à sa femme quelque vingt à trente
mille livres de rente. De quoi à cette époque, mener grand
train tout au long de l’année et faire bien des heureux.
Si la bonne grosse maman est l’objet des blagues peu méchantes
des Parisiens, sa fille, qui se fait appeler Nina de Villard, attire
tous les regards, capture tous les cœurs. « Sous sa pesante
chevelure noire, la dépeint un admirateur célèbre
(Catuelle Mendès), elles est très blanche, mais d’une
blancheur sans lustre, de pulpe plutôt que de calice, non pas
d’ivoire, mais de papier très blanc, pas glacé ;
sa bouche grande, aux belles dents mates, perles sans orient, ouvre
des lèvres pleines, d’un rose passé…
Bruns, ronds, sous les molles paupières, les yeux regardent sans
qu’on sache s’ils voient avec une grande douceur. Et tout
son visage sourit, aimable, affable. » Très jeune encore,
25 à 26 ans, cette belle enfant est une femmes remarquables de
Paris. Son salon a reçu la visite des plus célèbres
poètes, peintres, artistes, musiciens. Elle a généreusement
ouvert sa maison à tout l’espoir des lettres et des arts.
Ceux qui demain deviendront académiciens, membres de l’Institut,
sont venus pauvres et inconnus s’asseoir à sa table. Accoudés
au piano ils ont dit leurs premiers vers, fait entendre leurs premières
mélodies, présenté timidement leurs esquisses,
entonné, en proie au trac, des airs fameux d’opéra.
Avec tos la belle Nina a été charmante, gentille, fraternelle
ou maternelle.
Elle-même brûle du feu sacré, elle se sent cantatrice,
poétesse, comédienne, artiste jusqu’au bout des
ongles, esthéticienne, mondaine achevée.
A dix-sept ans elle s’est éprise d’un des plus beaux
et romantiques journalistes de Paris, un de ceux dont la signature au
bas d’une chronique fait monter le tirage et se pâme les
lectrices : Hector de Callias. Blond ainsi qu’un héros
de Musset, élégant comme Brummel et comme lui léger,
tout débordant d’esprit, de finesse, d’érudition,
habitué aux conquêtes faciles, aux comédiennes qui
s’offrent en échange de dix lignes dans le papier du lendemain,
il a été séduit par la grâce nonchalante
et l’ardeur de cette jeune fille riche, aimable, instruite, capable
de déchiffrer du Wagner et de chanter, d’une voix juste,
les plus endiablés refrains d’Offenbach. Pendant des mois
ils se sont vus, rencontrés dans les salons, les expositions,
les rédactions de journaux.
Ils se sont aimés, mariés.
Courte lune de miel parisienne. Puis l’homme volage oublie l’anneau
nuptial qu’il porte au doigt, rentre tard, puis plus du tout ;
il s’affiche avec l’une, avec l’autre, boit, rit,
vit, image du Parisien décadent de la fin de l’Empire.
Un beau jour le scandale devient trop visible !
Hector est l’amant en titre de la femme d’un peintre célèbre
et il vit avec elle, à Barbizon, à deux pas de l’atelier
marital.
Alors Nina demande sa séparation et puisqu’elle a un gros
chagrin à oublier, ses réceptions deviennent de plus en
plus joyeuses. Son salon est le pôle spirituel de Paris, le Temple
des poètes parnassiens. On y voit François Coppée,
Villiers de l’Isle Adam, Catuelle Mendès, amoureux et jaloux
qui guette les défaillances et note tout sur ses calepins en
vue d’écrire le roman de cette existence. Léon Dierx
y côtoie le jeune libraire Thibaud qui deviendra Anatole France.
Richepin rêve à des contes espagnols, à une vaste
épopée populaire : Emile Goudeau y vient dire ses Grecs
et ses Romains sans songer encore à fonder les Hydropathes ;
Verlaine discute ferme avec Lepelletier. On y cotoie, sombre, Maurice
Rollinat, autre poète maudit, l’étrange musicien
Crabaner, des Essarts, Coquelin cadet, Charles Cros qui fait la cour
à Nina, les deux frères du poète et Mallarmé
et Germain Nouveau, autres pinceurs de luth. Bazire soupire, lui aussi
auprès de la brune Nina et se vante de la consoler. La peinture
est représentée par Manet, Degas, Desboutin, pas encore
célèbres. Le salon de Nina est républicain, très
avancé puisqu’on y rencontre Rochefort, Rigault, Flourens,
Révillon, Peyrouton, Lavigne, Lockroy et quelques autres ardents
champions des idées nouvelles.
Au milieu des réceptions des fêtes, des soirées,
des concerts, des dîners, Nina use sa vie. Mais elle mène
l’existence qui lui fait oublier le volage et toujours tant aimé
Hector. Las ! Peut-elle vraiment oublier un tel être, cajoleuse,
l’enchantement de ses caresses ? Elle songe que maintenant il
est l’homme d’une autre et la jeunesse de Nina s’insurge
contre l’injustice du sort. Mille idées folles, sitôt
réalisées, jaillissent de sa tête enfiévrée
; elle boit un peu, trop parfois.
Et voilà que sur cette société d’artistes
et d’hommes politiques en devenir, éclate le coup de tonnerre
de juillet 1870 suivi de la chute de l’Empire, de la proclamation
de la République, du siège, des misères et des
douleurs de cet hiver interminable. Et quand enfin les premières
feuilles jaillissent aux arbres, c’est la grande insurrection
populaire, la proclamation de la commune de Paris, la prise du pouvoir
par tous les apôtres barbus du salon de Nina, tous ses amis dévoués,
soudain placés sans préparation aux faîte des honneurs,
manœuvrant maladroitement les leviers de commande. La gracieuse
femme est bien compromise quand le mouvement s’écroule
dans le sang. Des poètes et des écrivains habitués
de soirées, beaucoup ont déserté. C’est humain
: il faut vivre n’est-ce pas ! et les transfuges font maintenant
la cour aux généraux victorieux, aux bien pensants, aux
bourgeois, aux « ruraux » de Versailles, grands vainqueurs
qui ont besoin de hérauts et passent l`éponge sur les
mauvaises fréquentation de leurs laudateurs d’aujourd’hui.
Inquiètes, Nina de Villard et sa mère montent dans le
train de Genève. Elles n’oublient pas leurs trois chats,
miraculeusement échappés des casseroles parisiennes du
siège et qui se nomment Mioche, Carmagnole, Tirelipette. Le chien
est de l’expédition et sans doute, le petit singe familier
de la jeune femme se blottit-il craintivement dans ses bras quand les
pensionnaires du père Lerou se mêlent de jouer aux sauvages
et ébranlent les murs de leurs chants et de leurs cris.
Madame Gaillard et sa fille s’adaptent bien vite. Elles retrouvent
presque instantanément dans cette Genève en pleine croissance,
commerçante, élégante, l’atmosphère
de Paris. Y a-t-il eu la guerre, la défaite, de Commune, la sanglante
répression bourgeoise, les cent mille ouvriers de Paris massacrés
? Elles refusent de croire à tant de malheurs, elles n’y
croiraient jamais s’il n’y avait, tout de même, la
présence des pauvres bougres de la proscription et quelques exilés
notoires. Arthur Arnould, écrivain, journaliste, auteur dramatique,
collaborateur torrentueux du Père Duchène, dont la femme
va vendre de porte en porte des volailles que lui envoient ses parents
paysans de la Bresse, écrits des pièces, songe à
des romans ; Massenet de Marancour, frère de Jules Massenet,
file le parfait amour en compagnie d’une belle maîtresse.
Il y a Laprade, le neveu de l’académicien, Bellanger qui,
avec Vallès, fut l’âme du Cri du Peuple. Les dessinateurs
Slom et Pillotell aiguisent leurs crayons gras et bombardent les journaux
suisses et parisiens de leurs caricatures vengeresses. Presque dans
le même temps arrive d’Italie à Genève le
peintre et aquafortiste Marcellin Desboutin, grand seigneur ruiné,
qui pense pouvoir gagner largement sa vie dans la belle métropole
touristique et intellectuelle. Bien vite la réalité la
détrompe. Si le succès d’estime est complet, si
les Genevois sont à la fois éblouis et émerveillés
par la facilité et la dextérité du peintre, s’ils
admirent ses portrait enlevés en deux, trois séances,
ils ne vont tout de même pas jusqu’à mettre la main
à leur poche et à ouvrir leur portemonnaie. Le grand artiste,
sera un des plus célèbres graveurs de son siècle,
a loué pour trois cents francs, maison Bellami au Pré-l’Evêque,
un vaste appartement avec une ribambelle de pièces en enfilade
où sa famille loge à l’aise. Lui-même, sur
les conseils de Nina et de ses amis, a ouvert un atelier au bord du
lac, près de la Promenade et le Tout-Genève défile.
Y défile seulement, sans passer de commandes, hélas !
Desboutin est navré, marri, inquiet. Il fait part de ses craintes
à son ami Raisin, l’avocat, à son ami Marc Monnier
qui le consolent et essayent en vain de lui faire obtenir des commandes.
C’est à cette époque qu’un ami de Courbet,
Pia, ouvre rue du Mont-Blanc, la Première galerie de tableaux
où pour quelques billets de cent francs on peut acheter des Manet,
des Millet, des Couret, des Delacroix et des Corot. Mais décidément
les Genevois ne savent pas voir ni même spéculer sur les
œuvres d’art et l’audacieux doit bientôt fermer
boutique. Il va de soi que Desboutin a pris contact, dès son
arrivée, avec ces gens de l’exil, avec les grands seigneurs
de la proscription, et qu’il a fréquenté avec plaisir
la belle Nina, dont il fera plus tard une pointe sèche devenue
aujourd’hui d’une insigne rareté. Pour se consoler
Desboutin lui lit en confrère des drames qu’il compose
ou corrige dans la cité de Calvin, notamment Le Cardinal Dubois,
Madame Roland et, aussi une comédie d’une verve incontestable.
Sa verve à dire vrai est dépensée en vain, nul
ne songe à jouer les chefs-d’œuvre dramatiques de
Marcellin Desboutin. Pour comble, il a horreur du climat de Genève
et de cet hiver qui, pendant deux mois, prive du moindre rayon de soleil
et l’ensevelit dans un linceul de brume.
Nina et sa mère essayent d’encourager le grand artiste,
ses amis les proscrits le voient, le réconfortent. Desboutin
ne pourra jamais s’habituer aux sautes d’humeur de la température
genevoise, pas d’avantage au caractère grincheux des gens
d’ici, à leur ladrerie, leur avarice, leur mesquinerie.
Il quitta notre ville en juillet 1872. Nina à son tour sent l’ennui
la gagner. Quel silence soudain sous les arbres des Pâquis ! C’est
que la plupart de ses bruyants amis ont dû quitter la pension
des Charmettes.
Quelqu’un a vendu la mèche au père Lerou qui, stupéfait,
a appris que ces jeunes viveurs, ces seigneurs fastueux et pleins d’or,
d’entrain et de gaieté, n’étaient autre que
des « Révolutionnaires ”. Ca n’a pas traîné
et les Parisiens ont reçu congé. Toute la nichée
s’est envolée, égaillée aux quatre coins
de la cité et Nina, une fois de plus, cherche dans l’art
les éternelles consolation qu’il prodigue toujours aux
âmes en peine. Elle donne des concerts au Casino de Saint-Pierre
où, quelques lustres plus tôt, se fit applaudir Liszt,
où vinrent tour à tour Hugo, Gérard de Nerval,
Sand, Dumas.
Elle a alors, comme commensal, le cher Babick, « Communard rose
», chien fidèle, dévoué corps et âme
à la jolie jeune femme qui le récompense d’un sourire,
lui offre le couvert et dit-on, parfois le gîte. En ce temps-là,
le doux mystique n’est pas encore devenu le grand prêtre
du Fusionnisme, ni le fondateur de « M.A.P ». Il est auréolé
du prestige du brave homme et les bourgeois de Genève ne rougissent
pas de lui serrer la main. Son intervention n’a-t-elle pas sauvé
la vie au général Chanzy ?
Puis, c’est de nouveau, pendant quelques proscrits retardataires,
des élans de bonne humeur, des nuits folles, de la gaieté
débordante, des réceptions, d’interminables beuveries,
des chants, musique, promenades, excursions. Des visiteurs célèbres
viennent voir les deux exilées volontaires, les pressent de rentrer,
leur dépeignent sous les couleurs les plus claires les beautés
de la vie parisienne renaissante et jamais plus trépidante que
maintenant.
Alors, un beau jour, Madame Gaillard et Nina, le chien, le singe, les
trois chats, suivis de vingt malles remplies de livres, de bibelots,
de manuscrits, de partitions, de dessins, d’esquisses, d’étoffes
rares, de bijoux, de souvenirs, reprennent le chemin de Paris. Les sollicitations
ont été trop pressantes et trop tentantes ; les messages
arrivés de la capitale où, lui disait-on, on attend avec
impatience le retour de l’enfant chérie des muses, de la
poétesse qu’elle croit être, de la protectrice des
poètes parnassiens qu’elle a protégés et
tant contribué à lancer.
En moins de deux mois, Nina de Villard est redevenue une des étoiles,
une grande reine fugitive du Tout-Paris mondain. Son hôtel de
la rue des Moines, aux Batignolles, est grand ouvert. Générosité
un peu folle puisque tous ceux qui se disent, se prétendent ou
sont artistes, poètes, compositeurs, peintres, sculpteurs accès
chez elle. Nina reçoit à journée faite et quelle
que soit l^heure du jour ou de la nuit, l’affamé a toujours,
chez elle, la possibilité d’apaiser sa fringale. Quand
la salle à manger déborde de convives, les autres s’installent
au salon, au fumoir ; il n’est pas rare qu’on tende une
nappe sur le piano à queue ! Cajolée, fêtée,
choyée comme elle ne le fut pas encore, la belle jeune femme
se laisse griser par la vie. Emportée dans le tourbillon des
fêtes, des soirées, passant les nuits à boire, Nina,
tout a coup, après des années de cette existence trépidante
et sans mesure, sent ses nerfs claquer. Au même instant sa vive
intelligence sombre au grand désespoir de ses amis, à
la stupeur atterrée de sa mère qui, aveugle comme toutes
les mères et envers elle d’une insigne faiblesse, refuse
d’admettre la réalité horrible.
La réalité c’est cette jeune femme vêtue d’atours
orientaux, plus blanche et plus exténuée chaque jour,
qui murmure sans se lasser à tous les visiteurs : « Je
suis morte… » ou « Du temps de ma vie terrestre »,
où encore « Ma mort vous a-t-elle causé de la peine
? »
« On m’aimait bien quand j’étais vivante. »
Ses amis les Parnassiens regardent cette petite femme avec pitié
en songeant aux fêtes d’hier. Mais parfois la raison revient,
Nina de Villard se reprend, compose des sonnets, des poèmes en
prose, elle se met au piano, joue exquisement, chante juste e tous les
habitués du salon pensent, alors, devant ce débordement
de vrai talent, de joie, de vie, que la maladie est vaincue et guérie
la belle malade. Hélas, hélas ! le lendemain, elle recommence
son éternel monologue : « Quand je vivais… »
Ceux qui ont assisté à l’agonie de la muse des Parnassiens
disent que parfois elle laissait échapper des soupirs douloureux
qui ponctuaient tragiquement sa phrase : « Quand j’étais
vivante, sur les bords du lac Léman, on m’aimait, on me
trouvait immobile dans un fauteuil ou étendue, les yeux perdus,
sur un divan. Il évoquait avec elles les heures genevoises devenues,
après les années écoulées, douces et tendres
à son cœur. Manet vint peindre la poétesse à
demi couchée sur son canapé bas, parmi les fleurs, les
éventails et autres japoneries à la mode d’alors.
Nina écrit son testament ; c’est une sorte de pièce
en prose rythmée ; elle espère que les artistes viendront
l’accompagner…Ils ne furent pas très nombreux, pourtant,
en juillet 1884, à conduire au cimetière Montmartre la
dépouille de celle qui fut l’amie, la muse, l’égérie
de tant de poètes arrivés, de tant d’académiciens,
de princes de lettres…