Sous
la croûte un Manet ?
En 1997, un couple d’antiquaires en quête d’un châssis
de tableau achète aux puces de Genèveun médiocre
pastel représentant une femme à l’air sévère,
vêtue jusqu’au cou.
Surprise, le terne portrait a été collé sur une
toile qui, une foi débarrassée de son masque pudibond,
révèle une créature pulpeuse, à moitié
nue.
Après des mois d’enquête, les inventeurs de ce trésor
ont trouvé le nom de la belle : Méry Laurent, demi-mondaine
entretenue qui sans doute a caché ce tableau voluptueux afin
de ne pas provoquer la colère de son riche amant. Méry,
amie et modèle de Manet. Un nom qui fait naître des espoirs
de fortune.

Quel est donc le
secret de ce petit bout de femme aux faux airs de cocotte ? Un ruban
noir autour du cou, une boule d’or à l’oreille, dénudée
jusqu’à la pointe de ses seins roses, elle qui nous regarde
avec tant de mélancolie, comment pourrait-elle nous dire ce qui
lui est arrivé ? Cachée sous un pastel depuis des lustres,
elle est apparue un matin, comme déshabillée au réveil.
C’était
au marché aux puces de Genève, un samedi d’avril
1997.Ce jour là, Jules et Aicha Petroz, antiquaires, chinent
à la recherche d’un châssis de tableau.
Posé contre une cabine téléphonique, le portrait
d’une femme, un pastel terne marouflé sur toile, attire
leur attention. Sous le papier un peu déchiré, Jules remarque
une tache de peinture à l’huile brune. Y aurait-il un tableau
dessous ? Se disant qu’il y a peut-être là billet
à gratter, il demande :
« Combien pour ce pastel poussiéreux ? – 20 francs
suisses (12 euros) ! Lance le marchand. – O.k. pour 15, c’est
tout ce qu’on a. »
Et le couple repart
avec un portrait défraîchi de 55,5 x 46 centimètres,
bien calé sous le bras. Impatients, les Petroz s’arrêtent
sur le stand d’un copain, arrachent illico le pastel et découvrent,
subjugués, l’étude non signée d’une
jeune fille en buste demi-nue, à la chevelure fauve, aux reflets
d’or.
« Comme elle est belle, s’extasie Aicha. On dirait un tableau
impressionniste ! »
La bonne blague songe son mari. Dégotter un chef-d’œuvre
sur le trottoir, dans le capharnaüm des puces…Trop beau pour
être vrai.
De retour à la maison, la jolie demoiselle est abandonnée
sur un radiateur et plus personne ne lui prête vraiment attention.
Jusqu’à ce que l’œil exercé de l’antiquaire
s’attarde un peu sur le bleu de la robe, un bleu « Louis
XV », comme on dit dans le métier, un bleu brun, un peu
pétrole. Et ce noir absolu, doux et élégant sur
le collier de chien qui orne le cou diaphane, cette chair tendre modelée
à grands pans de lumière, ces coups de brosses impulsifs
dans le désordre des mèches, le frottis rouge des oreilles,
cette bouche charnue aux ombres bien définie, comme une formule
apprise par cœur…Jules ne connaît qu’un peintre
au monde capable de telles prouesses : Edouard Manet, l’auteur
sulfureux des toiles scandaleuses « Olympia » et le «
Déjeuner sur l’herbe ».
Et si Aicha avait raison ? Jules court consulter les spécialistes
de Sotheby’s et Christie’s. Les maisons de vente son unanimes
: c’est une découverte fabuleuse. La toile est magnifiquement
exécutée et le travail ressemble effectivement à
du Manet. S’il veut la vendre à sa juste valeur, l’antiquaire
doit obtenir un certificat d’authenticité. On lui conseil
donc de contacter immédiatement Daniel Wildenstein, le plus grand
marchand de tableaux et collectionneur du monde. Auteur du « Catalogue
raisonné », il est le seul, en effet, à attribuer
officiellement desœuvres d’Edouard Manet.

Clic-clac ! Jules prend quelques clichés avec un appareil jetable,
relate son aventure, envoie le tout à la fondation Wildenstein
et attend.
Pas longtemps. La souveraine réponse arrive cinq jours plus tard
:
« Merci pour votre lettre. Malheureusement, la peinture dont vous
m’envoyez des photographies n’est é mon avis pas
une œuvre d’Edouard Manet. Cependant, elle me semble être
d’un peintre postérieur, autour de 1900, car elle ne manque
pas de qualité. »
Pour les Petroz, « l’expertise » parait un peu hâtive
et non argumentée. Et puis il ne demande même pas à
voir la toile de près, s’étonnent-ils. Le rêve
aurait pu s’arrêter là.
Six mois plus tard, coup de théâtre. Jules a rendez-vous
à l’aéroport de Genève avec Charles Bailly,
galeriste parisien réputé, pour lui vendre une toile d’un
peintre fauve.
Lors de la transaction, Bailly glisse à l’antiquaire :
"Tu sais, le tableau que tu as acheté aux puces, ce n’est
pas un Manet. Je sais qui est l’auteur, ça vaut dans les
3 millions de francs (450 000 euros). Alors voila ce que je te propose
: tu me le laisse six semaines pour expertise et, si ça marche,
on partage l’argent. Décide toi vite c'est urgent."
Jules est abasourdi. Les questions se bousculent: de qui est le tableau? Quel expert ? A qui le vendrait-il? Et pourquoi le galeriste s'intéresse-t-il tout à coup à la toile alors qu'avant que Wildenstein ne la "voie" il n'y trouvait guère d'intérêt? "Je ne peux rien te dire", persiste Bailly. Du tac au tac, on passerait au troc! Méfiant, Jules refuse. On ne la fait pas au roi de la chine. Habitué de l'univers impitoyable de l'art, il connaît la musique: le marchand sert sans doute de rabatteur à un grand collectionneur. S'il lui fait une offre, c'est que "la came" en vaut le triple, minimum.
Les Petroz bouclent leur « bijou » dans un coffre. Et le
temps passe.
Août 2000,
alors qu’ils feuillettent un livre sur les impressionnistes, ils
tombent en arrêt sur des photos d’une très belle
jeune femme. A ses oreilles, elle porte de jolies boucles rondes et
un ruban noir, une faveur, orne son cou. Troublante, le visage encadré
d’une longue chevelure, elle pose bras croisés sous une
poitrine généreuse, et exhibe fièrement sa sensualité
aguichante.
Le choc : auraient-ils identifié le personnage de leur tableau
? Son nom : Mery Laurent. Mieux encore, l’ouvrage précise
qu’elle a été le model et amante d’Edouard
Manet ! Et voici l’enquête relancée. On superpose
des images, on se documente, on écrit aux musées du monde
entier. Curieusement, pas un seul ne consent à regarder de près,
ni même à étudier le tableau à coups de rayons
x et de prélèvements de pigments. Motif : seules les œuvres
des grands musées peuvent être soumises à ce genre
d’analyses…Jules et Aicha poursuivront leurs investigations
seuls, inlassablement.
Il n’existe aucune biographie de Méry Laurent. Pendant
quatre ans, le couple passera donc week-end et vacances dans les archives
du musée d’Orsay et de la bibliothèque Doucet, fabuleuse
machine à remonter le temps, pour reconstituer la très
coquette histoire de la délicieuse créature. Voici donc.
Méry Laurent, ou plutôt Anne-Rose Suzanne Louviot, est
née en 1849 à Nancy.
D’origine paysanne, sa mère est une lingère au service
du Maréchal Canrobert, gouverneur de la ville. A 16 ans, la gamine
part pour Paris. Profitant des relations du maréchal, elle est
confiée aux bons soins de l’orphelinat des Arts. Sa directrice,
l’actrice Marie Laurent, la prend sous son aile, s’occupe
de son éducation artistique et lui ouvre les portes du Tout-Paris.
En hommage à
cette mère adoptive, Anne-Rose change de nom et devient Marie
Laurent. Ascension fulgurante : d’abord figurante en 1872 dans
« Le roi carotte » d’Offenbach au théâtre
de la Gaîté, elle passe aux variétés en 1873,
puis monte la même année sur la scène du Châtelet.
Sur les planches, cette beauté rose et rousse aux yeux bleus
fait un tabac.
Dans « La belle Hélène », au moment de l’apothéose,
on la voit nue, le corps d’une blancheur d’écume,
jaillir d’une énorme coquille d’argent. C’est
elle sans doute, qui inspire à Zola toute la première
partie de sa célèbre « Nana ». Un soir, Marie
reçoit dans sa loge la visite d’un homme aux bras chargés
de roses. Il s’appel Thomas Wiltberger Evans. Célèbre
et immensément riche, il est le dentiste attitré de Napoléon
III. Le docteur s’entiche de cette beauté du diable, la
prend pour amante et lui remet 10 000 francs tous les mois. La rente
assurée, marie tire sa révérence au théâtre.
Clin d’œil au léger accent américain du docteur,
on l’appelle désormais Méry.
La fille du paysan s’embourgeoise. Elle fréquente les cafés
littéraires, tient salon et devient l’égérie
des poètes et des artistes qui l’emmènent avec eux
danser au bal François Coppée la surnomme « mon
gros oiseau », lui écrit des poèmes et billets doux.
Barbey d’Aurevilly, Théodore de Banville, Leconte de Lisle,
Heredia, Mallarmé…, tous admirent, fêtent, consacrent
celle dont on a coutume de dire qu’ « elle parle mieux avec
les seins qu’avec les lèvres
».

En 1873, Méry s’installe dans un appartement, sur le même
palier que le cabinet dentaire de son protecteur, au 1er étage
du 29 rue de Moscou. A dix pas de là, au 4 rue de Saint-Pétersbourg,
dans une ancienne salle d’escrime transformée en un vaste
atelier, Edouard Manet peint. Selon Antonin Proust, Méry arrive
dans la vie de Manet en 1876, lorsque le peintre convoque le public
chez lui pour présenter ses deux tableaux (encore) refusés
par le jury. Ainsi, devant « Le linge », Méry s’écrie-t-elle
: « Mais c’est très bien cela ! » Et Manet,
qui écoute caché derrière une soupente, surgit,
ravi, et lui demande : « Mais qui êtes vous donc, madame,
pour trouver bien ce que tout le monde trouve mal ? » Les huit
jours suivants, il ne parle que d’elle. On le calomnie, mais il
y a des femmes qui savent, qui comprennent ! Ils se revoient. Une intimité
faite de rires, de potins, de frivolités et d’amour est
née. Pourtant, les historiens d’art affirment que Méry
n’aurait posé pour lui q’à partir de 1881,
soit cinq ans après leur première rencontre.
Jules Petroz est sceptique. Comment est il possible qu’un artiste
coureur de jupons ait mis si longtemps avant de peindre sa cocotte ?
Etonnant. On se demande même s’ils ne se sont pas rencontrés
plus tôt. En 1872, Manet renoue avec le nu et en réalise,
jusqu’en 1876, toute une série en s’inspirant de
la « Dame qui découvre sa gorge » du Tintoret. Il
réinvente la pose, peint ses modèles de trois quarts,
dévêtus jusqu’à la taille, comme sur la toile
découverte aux puces.
Dernier élément troublant : Elisa Sosset, servante et
dame de compagnie de Méry Laurent. Sur une photo jaunie, on la
voit servir à table. Visage massif aux airs de paysanne, nez
épais, lèvres pincées, cheveux retenus, elle ressemble
étrangement au pastel qui recouvrait le tableau des Petroz…
A partir de ces indices, l’enquêteur Jules a développé
sa théorie. Pour lui, Méry Laurent fait la connaissance
de Manet avant 1876. Elle a une vingtaine d’années, elle
est belle à croquer des dents au pinceau. Un jour, elle lui rend
visite dans son atelier. Le peintre brosse une petite étude.
Peut-être sont-ils déjà amants ? Il y a tant de
tendresse et d’érotisme ! Elle repart avec. Une fois rentrée
chez elle, par pudeur ou plutôt par peur de perdre sa rente si
le Dr Evans découvre ce portrait affriolant, Méry le dissimule
sous un pastel d’Elisa exécuté par un autre ami
artiste. Et voila comment « l’objet du délit »
réussit discrètement à traverser le temps.
L’hypothèse est séduisante. Car si l’on suit
la piste Méry Laurent, tout converge vers le même artiste.
Aujourd’hui pourtant, lorsque Jules et Aicha racontent leurs investigations,
on leur rit au nez. Certains spécialistes jugent la toile «
beaucoup trop vulgaire ». « Drôle de coïncidence,
s’amuse Jules. C’est justement ce qu’on reprochait
à Manet ! » Charles Bailly, lui, aura quand même
réitéré cinq fois son offre… « Faux
!s’insurge le galeriste. Je n’ai jamais proposé d’argent.
Et ce n’est pas un Manet. C’est un joli petit tableau postimpressionniste,
voila tout. » En revanche, il affirme en connaître l’auteur,
mais refuse toujours de livrer un nom.
En dernier recours, Jules et Aicha viennent de contacter Yves Rouart,
arrière-petit-fils de Berthe Morisot et petit fils de Julie Manet.
Hélas ! Là encore, l’avis est catégorique
: « Je ne reconnais pas la touche de Manet. Quand au personnage,
je doute qu’il s’agisse de Méry Laurent. Elle était
beaucoup plus ronde. »
Jules persiste : « J’aimerais qu’un expert examine
le tableau sérieusement et ne se prononce pas seulement à
partir d’une photographie. Et qu’il me prouve que ce n’est
pas un Manet ! » La moue alanguie et sereine, les lèvres
gourmandes, la jeune fille mutine qui nous suit des yeux devra donc
encore attendre patiemment une reconnaissance pour l’éternité.
Anne-Cécile
Beaudoin
